ESPACE INTANGIBLE, TEXTE PARTICIPANTE

Publié par atelier-caractere

 

« Casse-toi dans le Triangle des Bermudes » et Marco claqua la porte derrière lui.

Je restais interloquée. Il me disait de partir et c’est lui qui se sauvait.

Depuis quelques mois, cette histoire, mon histoire prenait un peu l’eau. Il m’avait fallu trois mois pour me rendre compte que nous n’avions rien en commun. Tout s’était passé très vite, trop vite sans doute : une rencontre chez des amis communs, quelques sorties, cinémas, restaurants puis la vie commune rapidement.

Lorsque ses chaussettes furent plus nombreuses que les miennes dans le tiroir de ma commode, je lui proposais d’y ajouter ses autres vêtements et je migrais les miens vers d’autres rangements. Nous nous installions ensemble.

Trois mois, jour pour jour et nous en étions là !

Lucide, je compris que j’avais échappé au « casse-toi pauvre conne » mais c’était du même ordre et la croyance du Triangle des Bermudes m’interpella. C’est un lieu dont on ne revient pas, où l’on disparait en plein océan. Selon la légende, personne ne vous retrouve ni vous cherche d’ailleurs !

Ainsi nous avions fini le tour de notre courte vie commune.

Je suis écrivaine et cet espace intangible comme ce Triangle dans un océan lointain raviva une de mes terreurs : perdre mes lecteurs.

Ecrire représente pour moi une liberté immense. Une princesse devenue vendeuse à la sauvette, un SDF qui se transforme en financier, c’est l’infini des possibles. Un peu comme naviguer sur un voilier. Il n’y a ni feu rouge, ni rond-point, ni contrainte à suivre une chaussée préétablie. On peut virer de bord au gré du vent et de son envie, changer de cap puis affaler ses voiles pour tout stopper. On peut faire de son personnage un justicier qui se métamorphose en un dangereux pervers au fil des pages, provoquer un accident et une nouvelle métamorphose.

Qu’attend d’ailleurs le lecteur ? Que l’on lui plaise en transformant ses moments de lecture en bonheur temporaire, en suivant ses désirs préétablis comme dans des romans d’amour transit ou des récits faussement historiques qui suivent toujours les mêmes grossières ficelles et l’emporte. Comme dans le rail d’Ouessant emprunté par tant d’auteurs qui réécrivent toujours le même roman et dont personne ne se souvient du titre ? Ou faut-il que l’auteur surprenne le lecteur, le malmène sur des vagues tempétueuses au risque de le secouer fort et le décourager de poursuivre sa lecture ?

Mais attention au lecteur : parfois le récit est tellement surprenant, décalé ou obscur qu’il s’échappe et n’arrive plus à s’investir dans les pages suivantes.

Et c’est le Triangle des Bermudes du lecteur : il se perd dans les flots de phrases sophistiquées, dans des marécages linguistiques dont il ne reviendra plus. La lecture de ce livre restera pour lui inachevée. Un marque-page planté au milieu du volume, en quarantaine sur une étagère.

C’est aussi le récit de mon histoire avec Marco, mais sans marque-page et sans étagère.

Je crains que celui-ci ne coule et ne se noie définitivement !

Armelle

 

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