VOS MICRO-NOUVELLES, HORIZON(S)

Publié le par atelier-caractere

Avec mes remerciements et mes meilleurs souvenirs. N

Là-bas, c’est une presqu’île, une presque terre, nous avions débarqué un dimanche matin. Les gens de là-bas étaient renfrognés, méfiants. Il ne répondait pas à nos questions qu’en hochant la tête. Il parlait un curieux patois et baissait la voix dès qu’on approchait. Toi tu n’en étais pas perturbé. Lorsque je t’en parlais, tu écarquillais les yeux, médusés, ne sachant trop quoi en dire. Nous avions loué cette maison surplombant la mer. Nos silences stellaires ornaient nos vies. Je me souviens tu te tenais si près de cette baie vitrée. J’ai su que tu allais t’envoler. Bientôt. Ton horizon était cette ligne au loin qui confondait ciel et mer. Je te regardais. Tu buvais ton thé et tu as souri.
Jean-Eric 

Encore l’horizon, où que l’on aille c’est toujours la même chose, une ligne au loin. Elle avait ouvert les rideaux électriques avec une joie enfantine. C’était il y a bien longtemps. Juste avant que je devienne vieux. Je me souviens de cette douleur lancinante. Mon dos avait cette propension à venir me rappeler cet âge qui ne faisait que s’accroître.
Avant j’aimais danser, c’était il y a longtemps, je ne sais pas comment j’ai perdu ça. Le mouvement, on l’a ou on l’a pas, mais qu’on a l’a plus c’est encore pire. C’est comme avoir perdu son ombre. Qui saurait la retrouver ? Cette joie.
J’avais eu beaucoup de joie. Dans cette maison. Au bord de la mer. Trois jours suspendus au temps qui défile. Un pied de nez à Chronos.
Nous avons écrit. La vie. Toute une vie. Au son des vagues.
À travers cette grande baie vitrée la vie était un tableau. Baignées dans le bleu sirupeux, nos âmes lisaient un livre. Le froissement d’une page qui se tourne est quelque chose de précieux, il nous indique des réalités bien mystérieuses.
Jean-Eric 

 


L’horizon n’est pas loin. Il se dissimule entre la brume et les reflets de l’eau. C’est un tracé bleu gris qui vibre comme une corde de guitare. Il disparait derrière les voiliers traçant leur chemin dans l’écume.
À l’aide d’une paire de jumelles, il fait la mise au point. Aux curieux qui passent au loin, il ne montre de son visage que deux cercles noirs posés sur un nez contracté et une bouche étirée sous une barbe drue et dévorante. Une fine cigarette Vogue tient en équilibre entre ses lèvres. Elle avait oublié un demi-paquet sur le rebord de la cheminée et une écharpe beige en acrylique. Elle était partie après le coup de fil de son journal. Un bateau avait été retrouvé échoué derrière la corniche à un endroit où personne ne vient plus pêcher de poissons depuis longtemps. Lui l’avait regardé refaire son sac, deux t-shirts et un pantalon pliés à la va-vite, et le mouvement de sa robe sur ses hanches, une danse des sept voiles pour un enfer oublié et un paradis promis.
Sans lâcher les jumelles, il cherche à tâtons sur la table de quoi retenir les perles de sueur qui s’apprêtent à couler dans ses yeux. À moins qu’il ne tente de retenir ses larmes. Son frère était parti la veille au soleil couchant, accompagné d’une troupe d’amis et de sa guitare, boire à la vie et appeler le chant des sirènes, sur le bateau de pêche de ce copain d’enfance qui fêtait chaque année son anniversaire en plein été au pays. Il était loin le temps où lui promenait son insouciance entre les rochers au pied de la maison, il était loin le temps où les rideaux cachaient des yeux des baigneurs sa fougue et l’envolée de ses mains sur le piano.
Le feu de la cigarette commence à lui piquer le visage. Son téléphone vibre. Il relâche les jumelles et les cendres tombent sur le rebord de la table. Un soupir silencieux sort de sa bouche. Une photo s’étale sur l’écran. Le même horizon capturé depuis une grotte et quatre mots : « je suis en vie ». Judith

 

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